Mystère en noir et blanc Les étranges fresques de Ménilmontant | L'Ami du 20ème

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Mystère en noir et blanc Les étranges fresques de Ménilmontant


Les fresques du clocher de Notre-Dame de la Croix : quelles inspirations ? Quelles influences ? Quels messages ?


Mystère en noir et blanc

Les étranges fresques

de Ménilmontant


DOSSIER PREPARE PAR VINCENT TAILHARDAT, AVEC LE CONCOURS D'EMMANUEL TOIS


En 1997, le très regretté Jean-Pierre Monnier élargissait le cercle restreint des initiés du clocher de l'église Notre-Dame de la Croix en publiant dans l'Ami un dossier intitulé « Mystère en noir et blanc à Notre-Dame de la Croix – Les étranges fresques de Ménilmontant » (numéro de mars 1997, complété en avril). Depuis lors, les Journées du Patrimoine voient chaque année affluer des visiteurs enthousiastes, heureux de découvrir un ensemble de fusains que la localisation ne permet hélas pas de rendre en permanence accessible au public. Suivant les artistes entre inspirations iconographiques, message politique et interprétation biblique, nous essayons ici d'ouvrir quelques pistes sur les influences qui ont pu guider les auteurs des mystérieux dessins.




En gravissant le clocher de l'église Notre-Dame de la Croix, aux deux niveaux qui précèdent les cloches, le visiteur découvre de mystérieux dessins. Dans le vestibule qui naguère contenait l'horloge de l'église et dans les salles qui l'entourent, la thématique des péchés capitaux est présentée à travers des fresques dessinées directement sur les enduits des murs. Ces fresques ont été réalisées au fusain, parfois même avec des rehauts de sanguine.


Le visiteur découvre, étonné, de grandes effigies, des personnages représentés en taille réelle. S'ils n'ont sans doute pas été dessinés par des artistes professionnels, leurs auteurs savaient dessiner selon les canons classiques : on retrouve dans ces fresques la technique de l'estampe, celle du contour en volume ou encore du celle grattage avec des rehauts de lumière sur certains visages et des vêtements qui accentuent cette lumière. Ces oeuvres constituent une sorte de testament visuel de leur époque et des idées de leurs auteurs, qui décrivent le contexte social et peut-être politique dans lequel ils vivent.


Une vision de la réalité politique et sociale de l'époque ?


A l'arrivée par l'escalier sud, deux grandes figures entourent une porte : à droite une femme couronnée, en tenue d'apparat, qui tient un sceptre et un éventail. Elle traduit de manière assez critique l'image du pouvoir, et plonge le spectateur dans la réalité sociale de l'époque. La chute du IId Empire n'est pas ancienne, la Commune et l'opposition entre monarchistes et républicains, à partir de 1871, sont encore dans les esprits …

Au dessus du personnage, une inscription : « Orgueil et vanité : ce que nous sommes ». A gauche de la porte, un squelette dans son linceul, au dessus duquel est écrit : « Conclusion : voilà ce que nous serons ». Il grimace, comme les personnages d'une danse macabre telle que celles que l'on représentait au Moyen-Age. Il paraît montrer l'issue funeste de tout orgueil humain.

En face d'eux, l'image, partiellement détériorée, d'une femme qui vient de se suicider, avec sous ses pieds un tabouret brisé. On la suppose dans un état de pauvreté propre à ce qui se passait dans la société et que l'on retrouve sous la plume d'auteurs tels que Jules Vallès : une grande misère, dans les années qui suivirent la Commune, avec de nombreuses veuves ou femmes d'hommes déportés, de nombreux orphelins. Des œuvres caritatives et des coopératives ouvrières, comme la Bellevilloise, tentèrent alors de restructurer le tissu social en aidant la population à se reconstruire par l'approvisionnement en nourriture, en charbon, mais aussi par l'accès aux soins ou encore l'accès au savoir, grâce aux bibliothèques.


Justice des hommes, justice de Dieu


Entré dans le vestibule de l'horloge, le visiteur découvre une mise en regard de la justice de Dieu et la justice des hommes. Pour la justice de Dieu les artistes, tenant compte du contexte de Belleville-Ménilmontant de leur époque, ont utilisé la parabole du pauvre Lazare et du mauvais riche. Jésus y raconte l'histoire d'un homme riche et de Lazare, un mendiant, qui meurent tous les deux. Alors que Lazare est au paradis avec Abraham, l'homme riche se retrouve dans les tourments de l'enfer et il supplie Abraham d'envoyer avertir ses frères de mieux se comporter sur terre pour ne pas se retrouver au même endroit. La réponse d'Abraham fuse : « S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus. »

Dans la fresque, Lazare, dessiné en habits de haillons, a tous les attributs de l'ouvrier ou de l'ancien artisan qui a pu vivre les événements de cette époque d'une manière dramatique. Tout ce qu'il a perdu (comme sa redingote), est encore dessiné à la manière d'un personnage du XIXe siècle. En regard, le mauvais riche incarne la bourgeoisie de cette époque, qui s'est enrichie grâce à la révolution industrielle et aux grands chantiers du Paris de l'époque. Au dessus de la porte, l'ange bénit Lazare et foudroie l'homme riche.

En vis-à-vis, encadrant la porte de l'escalier nord, la scène est intitulée : « La justice des hommes ». Elle montre l'antithèse de l'autre scène : la justice des hommes est représentée par un ange muni d'une épée, qui tranche le bien et le mal tout en délivrant une bourse qu'un juge va récupérer dans sa balance. Nul ne sait si l'artiste songe alors à Louis Bernard Bonjean, premier président de la Cour de cassation, fusillé le 24 mars 1871 en même temps que Georges Darboy, archevêque de Paris. Mais ce qui est certain c'est qu'il oppose avec force la justice des hommes, basée sur l'iniquité, la corruption, à la justice divine fondée sur l'amour et la vérité.



Pierre-Paul Prud'hon, Eugène Sue et la fresque de Caïn et Abel


Le meurtre d'Abel par Caïn a été utilisé pour représenter le péché capital d'envie. Dans sa jalousie, Caïn, dont les offrandes ne sont pas regardées par Dieu contrairement à celles de son frère Abel, emmène son frère dans les champs et le tue. A la question de Dieu : « Où est ton frère Abel ? », Caïn répond : « Je ne sais pas. Est-ce que je suis, moi, le gardien de mon frère ? ». « Qu’as-tu fait ?, reprend Dieu. La voix du sang de ton frère crie de la terre vers moi ! » Et il chasse Caïn de cette terre, non sans avoir interdit la surenchère dans la violence : « Si quelqu’un tue Caïn, Caïn sera vengé sept fois ».


La fresque présente à Notre-Dame de la Croix est intéressante car elle semble inspirée de la même iconographie qu'un tableau de Pierre-Paul Prud'hon, « La justice et la vengeance divine poursuivant le crime », dont la reproduction ornait les murs de nombreuses salles d'audience des palais de justice à la fin du XIXe siècle. La composition de la fresque est identique à celle du tableau de Prud'hon. Aux pieds du meurtrier, Abel, le juste, renversé, est dessiné dans la même posture que la victime du meurtrier du tableau. Dans ce dernier, deux anges symbolisant la justice et la vengeance divine, dont l'un porte une torche pour éclairer la vérité, poursuivent le crime. Le criminel est poursuivi dans la nuit pour montrer que les ténèbres du mal vont être illuminées par la justice et la vérité. La figure de ce tableau, très connue à l'époque de la composition des fresques, a probablement servi de modèle. L'artiste s'est servi d'un message laïc pour traduire un message biblique.


Non contents de s'inspirer de l'iconographie de leur époque, les artistes du clocher de Notre-Dame de la Croix ont probablement également puisé dans l'esprit des feuilletons et romans de l'époque. Dans l'édition illustrée des Mystères de Paris d'Eugène Sue, on retrouve la même évocation de la justice poursuivant le crime. Le dessin de l'édition illustrée (1884), rappelle celui des personnages des fresques de Notre-Dame de la Croix dont il est contemporain (1882 - 1891). L'histoire des Mystères de Paris est celle de différents héros qui symbolisent la vie parisienne, surtout la vie populaire de l'époque. On y retrouve un peu les mêmes héros que ceux des fresques, avec le même aspect vestimentaire.


Il est symptomatique qu'Eugène Sue ait écrit un roman intitulé « Les sept péchés capitaux ». Un roman de ce type pourrait constituer la source d'inspiration qui a conduit les auteurs de nos fresques à transposer en personnages bibliques les thèmes développés à l'époque et à retraduire la thématique des péchés capitaux dans la vie quotidienne de la société de Belleville-Ménilmontant. Cette piste, qui reste une hypothèse, expliquerait en partie l'iconographie de ces fresques qui sont à la fois érudites par le côté classique de la représentation mais en même temps proches de l'art populaire, notamment de l'art forain tel qu'on peut le découvrir par exemple au musée Carnavalet, proches aussi de l'ambiance des cafés concerts de Belleville-Ménilmontant.



Judith et Holopherne


Juste à côté de Caïn et Abel, figure la fresque de Judith et Holopherne. La veuve Judith, après avoir séduit le général assyrien Holopherne, l'assassine dans son sommeil pour sauver son peuple, pendant le siège de Béthulie, où les Israélites s'étaient réfugiés. Cette scène montre l'héroïsme de la femme juive qui triomphe sur l'adversité et, par là, toute la force de Dieu sur les païens. La fresque représente une femme très séduisante, non sans traits communs, là encore, avec les Mystères de Paris : poitrine dénudée, Judith symbolise la séduction. Elle est représentée dans une attitude très théâtrale. Sa servante traduit vraiment l'aspect dramatique de la scène. La fresque donne à voir la représentation de la volupté, mais d'une volupté au service d'une cause supérieure.



Une véritable capacité à interpréter l'Ecriture sainte


Dans les fresques qui suivent, l'influence ne paraît plus explicitement extérieure. Elle est même plutôt intérieure, comme si on trouvait, chez les mystérieux artistes du clocher de Notre-Dame de la Croix, outre une perméabilité aux idées de leur temps, une véritable capacité à puiser au fond d'eux-mêmes leur propre interprétation de l'Ecriture sainte.


Dans la fresque représentant le Christ et la Samaritaine, le caractère poétique de l'interprétation est manifeste. Le Christ et la Samaritaine se rencontrent au puits de Jacob. Le Christ est dessiné de manière très majestueuse. Au pied de la margelle, il se désigne comme le Messie et dit la miséricorde de Dieu. Le dessin de la fresque le désigne comme étant résurrection et vie. La profusion végétale témoigne de cela, tout comme la reproduction d'un chapiteau à feuilles d'acanthe, symbolisant l'arbre de la vie. A ses pieds jaillit l'eau de la source, cette eau dont Il parle. La parole du Christ devient image réaliste.


A proximité immédiate de l'horloge, le ciel s'ouvre sous la forme d'une nuée. Dieu bénit les eaux du déluge sur lesquelles flotte l'Arche de Noé. La représentation est très originale car l'Arche est l'Eglise elle même qui, à travers les sacrements qu'elle dispense, sauve l'humanité en apportant la Résurrection. La représentation est très spécifiquement symbolique : l'Eglise est représentée par une église (Notre-Dame de la Croix ?).


De l'autre côté de l'horloge se trouve une fresque plus dégradée. Dieu le Père, sous la forme d'un vieillard barbu, vêtu d'un vêtement qui s'apparente à un vêtement sacerdotal, bénit Adam et Eve, qui sont dans le jardin d'Eden. Ils tiennent le fruit défendu, mais ils sont encore nus. La scène se situe donc probablement immédiatement avant le péché originel.



Le char du temps


On ne peut terminer cette brève évocation sans contempler cette étrange figure qu'est le char du temps, située elle aussi dans le vestibule de l'horloge. Au dessus d'elle, une inscription : « avec le temps, tout passe ». Un artiste s'est livré à une transcription du temps à travers la figure symbolique d'un vieillard aîlé qui représente Dieu, maître du temps. Il tient un sablier, le temps. A l'arrière du char, un squelette symbolise le passé. Il porte la faux, comme la mort, l'ankou des Bretons. Le char du temps est tiré par un ange qui tient un flambeau. Il est l'avenir. La vision pourrait paraître mythologique, cela pourrait être Chronos. Mais ici l'avenir porte une espérance : la vie succède à la mort.


Deux encadrés


Des fresques réalisées dans la foulée de l'achèvement de l'église


1882-1991. Telles sont les dates entre lesquelles ont été réalisées les mystérieuses fresques du clocher de l'église Notre-Dame de la Croix. Les premières ont donc été réalisées seulement deux ans après l'achèvement de l'église en 1880.


En 1833, l'abbé Longbois, curé de Saint Jean-Baptiste de Belleville, paroisse qui connaissait de dix ans un fort accroissement de population en raison de l'arrivée massive d'ouvriers et d'artisans, avait fait ériger une chapelle rue de la Mare. Cette chapelle était devenue église en 1847, au moment de la fondation d'une nouvelle paroisse, Notre-Dame de la Croix de Ménilmontant. Avec ses quatre cents places, la petite église s'était toutefois rapidement révélée exigüe, de sorte que la construction d'une église avait été décidée et confiée à Jean-Antoine Héret, architecte de la ville de Paris. Commencée en 1863, l'église avait été ouverte au culte, inachevée, en 1869. Tour à tour utilisée par les gardes nationaux pour leurs réunions électorales, par les insurgés de la Commune de Paris entre mars et mai 1871, église transformée en grange puis en économat, elle avait été achevée en 1880, et rendue au culte.

1150


L'œuvre des sonneurs de cloches ?


Les deux dates mentionnées à proximité des fresques sont chacune affublées d'une initiale : F pour l'année 1882 et J pour 1891. S'il paraît évident que les auteurs des fusains sont des habitués du clocher, il est vraisemblable que ce soient les sonneurs eux-mêmes qui, alors que les cloches n'étaient pas encore électrifiées et que les sonneries étaient plus rapprochées et plus fréquentes, devaient demeurer de longs moments dans le clocher. Pense-bête pour les plus étourdis ou instructions pour les jeunes recrues, les inscriptions contemporaines des fresques désignent assez naturellement les auteurs de celles-ci :


sonnerie de la messe


1er coup – 9 h

2e coup – 9 h ½

3e coup – 10 h ½


sonnerie des vêpres


1er coup – 2 h - ¼

2e coup – 2 h

3e coup – 2 h ¼